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Ça fait déjà un bout maintenant, un de mes textes fut publié dans la revue Capharnaüm, éditions insomniaques (revue qui n’existe apparemment plus, les bonnes choses ont une fin (une autre revue portant le même nom existe à nouveau, éditions finitudes, sont-ce les même ou pas ? Je ne sais pas), les mauvaises aussi, elles sont souvent plus lentes et douloureuses à passer, mais elles passent).
Ce texte fut publié comme une lettre à la poste, avec la rédactrice nous avons juste discuté de mon « château en décharge ». Lorsque je lui ai expliqué pourquoi cette formule, elle a compris et décidé qu’en effet il ne fallait rien changer à ma prose (j’en fus émue jusqu’au plus profond de mes tripes car c’était la première et dernière fois qu’on acceptât mes mots brut de décoffrage, tout droit sortis de mes tripes ).
Voilà, aujourd’hui, 27 avril, une date qui compte au paradis, j’ai eu envie tout à la fois de créer un nouveau blog et de partager ce texte avec vous. Un nouveau blog parce que du temps de mon tout premier, j’étais persuadée qu’un jour il y aurait des lendemains qui chantent. Aujourd’hui, plus que jamais, j’ai envie d’espérer, précisément parce que pour beaucoup l’espoir est mort au moins pour 5 ans. Alors, en attendant la sixième république, j’écrirais en folie douce, d’abord parce que ça je peux le faire maintenant, ensuite parce qu’un jour, fatiguée de ma vision de l’avenir (mes intuitions ne s’y trompaient pas), je suis entrée en résistance par l’écrit, pour me sauver la vie, pour raccommoder l’espoir, pour… Je me suis souvent réchauffée au feu de mes pages, ma cheminée a bien connu la cendres de mes mots. J’ai choisi de commencer par ce texte parce que, oui, il est venu d’un trait, que c’est une chose qui est née comme ça, au naturel, dans un élan porté par la confiance d’autrui, j’ai choisi ce texte parce que les circonstances de sa naissance furent rares… J’ai choisi aussi ce texte pour son contenu, certes, certes, rires !
Ami remplit mon encrier… Ami ne pleure pas.. Écrivons aux lendemains qui chantent… Ami…

 

Allongée sur mon lit, je regardais le plafond et, malgré l’obscurité épaisse, je voyais le blanc du plâtre et la poutre qui traversait la pièce. Si je me concentrais davantage, j’allais même jusqu’à voir le grenier au dessus du plafond, les tuiles et, au-delà du toit, les étoiles… C’est curieux tout de même l’imagination, mais je revins à la réalité la plus immédiate : la poutre et le plafond. Puis, me retournant, je me mis en chien de fusil (ma position pour appeler le sommeil), le regard tourné vers la table de nuit, plongée dans les ténèbres comme le reste de la pièce. Les yeux grands ouverts, j’en fis l’inventaire : une vieille boite de pastille Vichy, une lampe, un abat-jour en toile de Jouy, une pile de livres, deux angelots, un crayon à papier, un carnet de notes. Mes paupières s’alourdissaient. J’allais m’assoupir, quand je la vis ! La bergère sortie tout à coup de mon abat-jour ! Elle sauta sur la pile de livres, formant estrade et, depuis sa tribune, l’index pointé vers les angelots, elle tapota du pied, l’air irrité.
J’ai écarquillé les yeux, j’ai secoué la tête, je me suis pincée avec force. Enfin assurée que je ne rêvais pas, je me suis assise, les jambes en fleur de lotus afin de mieux observer le petit théâtre en représentation sur ma table de nuit. Les chérubins nonchalants s’épouillaient les ailes en prenant du bon temps. L’air agacé, ils dirent à la paysanne :
– Mais fiche nous donc la paix à la fin ! Va faire ta lessive, nourrir tes dindons, chercher des puces et des tiques à tes moutons ! Tu ne vois pas que tu nous déranges ?
– Vous déranger ? Vous savez, ça fait un petit moment que je vous observe et vous êtes toujours là à vous lisser les plumes ou à vous tourner les pouces !
– Parce que Mademoiselle trouve sans doute que ses occupations valent mieux que les nôtres ?
– Ah ! mais moi, je fais mon travail, voyez-vous ! Tandis que vous, vous êtes là à paresser sans jamais faire votre boulot d’ange… Vous n’avez pas honte ? Si encore il n’y avait pas, au coin de la rue, ce pauvre gueux qui mendie son pain, se récolte des moissons de sarcasmes à longueur de temps. Tenez l’autre jour, il y a même un peigne-cul goguenard qui lui a pissé dessus pendant son sommeil, ça ne vous interpelle pas ? Vous ne pourriez pas aller vous pencher un peu sur son sort ?
Et ça brailla, et ça argumenta, tout au long de la nuit ou presque…
– Eh ben dites donc, pour des anges aux fesses à l’air… je vous trouve sacrément culottés !
Et patati et patata… A un moment, un diablotin sortit même de la boite de pastilles Vichy à cheval sur un ressort. La verve bien aiguisée, il trouvait une moisson d’arguments pour encourager les angelots à déposer les ailes à terre et à laisser couler l’éternité sans rien faire :
– A quoi bon ? Le monde va mal et alors ? Il est bien trop tard pour le redresser. Combien ont déjà échoué ? Et puis ce n’est pas filer un coup de pouce à un mendiant qui le fera aller mieux ! Et pourquoi plus celui-là qu’un autre ? Ah ! ça, si vous voulez des ennuis, aidez donc les autres ! C’est encore le meilleur moyen de se faire houspiller. Bah, laissez donc ça à ceux qui apprécient d’être dénigrés ou rabroués. Eh oui ! Y’a encore quelques fous sur terre pour croire que tendre la main ça sert à quelque chose ! Les imbéciles ! Oh ! même pas parce qu’ils croient en Dieu, non, parce qu’ils croient en l’homme ! Croire en l’homme, faut-il être fou ou désespéré !
– Vous avez raison mon brave, fit un des anges en se déboitant l’aile gauche tout en hurlant à la mort. Il la jeta par terre avant de se mettre à tirer sur l’autre en se tordant de douleur.
– Mais t’es fou, arrête. Tu ne pourras plus voler, lui fit le second. Effrayé par les rictus de souffrance abîmant le visage de son confrère, il finit par prendre ses ailes à son cou pour s’envoler par le velux entrouvert. Il se posa tout près du vagabond du bout de la rue…
Au même instant, un passant déposait dans la casquette du pauvre bougre un billet de loterie gagnant. Le clochard, endormi sous son carton, ne le savait pas encore mais il prendrait bientôt l’avion, une nouvelle fortune en poche, une idée de Danton accrochée à l’esprit : « Après le pain, l’éducation est le premier besoin du peuple ». Il irait par monts de misère et vaux de chagrin, bâtir des châteaux en décharges, distribuant à tour de bras grands ouverts, des vivres pour le ventre et l’esprit à des troupeaux de mioches oubliés des anges et de bien des hommes…

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